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Quand la peur dérape

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6 aoû 2014

Quand la peur dérape

Avoir peur du sang, des serpents ou être nerveux quand vient le moment de prendre la parole en public sont des réactions largement répandues et bénignes, puisqu'elles ne touchent pas les gens au quotidien. Mais des phobies plus graves ou plus sournoises terrorisent parfois des gens hypersensibles qui en viennent à avoir peur... d'avoir peur. Et quand la peur est irraisonnée et obsessive, la consultation médicale est recommandée.

Accélération des battements du coeur, sensation d'étouffement, d'oppression, engourdissement des bras et des jambes, tremblements, confusion, bouffées de chaleur... Lorsque la peur extrême devient phobie, elle peut rapidement faire ombrage au bonheur.

Les phobies font partie de la grande famille des troubles anxieux. On parle de phobies simples, qui vont de la peur d'un objet, d'un animal, ou d'un environnement précis, à celles plus complexes comme la phobie sociale (trouble de l'anxiété sociale) et les troubles paniques avec agoraphobie, qui surviennent lors d'interactions ou de performance devant les autres.

Selon l'Association canadienne pour la santé mentale, les troubles anxieux touchent un Canadien sur dix. L'anxiété est une réaction normale en situation de stress ou de danger réel. Mais l'anxieux chronique, atteint d'une ou de plusieurs phobies, développe une réaction de peur anormalement omniprésente dans son fonctionnement au quotidien. «Oui, ce sont des troubles mentaux. Mais on parle de trouble réel seulement quand on constate une détresse et une limitation dans la vie quotidienne», précise le psychiatre Pierre Bleau, professeur adjoint à l'Université McGill et directeur de la clinique des troubles d'anxiété du Centre universitaire de santé McGill.

Yves Pariseau, 64 ans, s'est battu toute sa vie contre le regard des autres. Père de trois enfants, il a continué malgré tout à travailler, en luttant jour après jour pour diminuer ses crises de panique lorsqu'il se trouvait en compagnie de collègues ou en grand groupe. «J'étais constamment sur le qui-vive. Je survivais sur la défensive, avec la peur de faire une crise de panique et je restais toujours assis près de la porte», raconte celui qui arrive aujourd'hui à mieux gérer ses angoisses.

Il s'est véritablement pris en main il y a environ six ans après une énième crise de panique dans un restaurant, en compagnie de collègues de travail, qu'il connaissait depuis des années. Quand une amie a abordé sa vie intime en plaisantant, il s'est mis à rougir, à avoir des palpitations, à transpirer abondamment. En sentant qu'il était le centre de l'attention, il a perdu les pédales et a dû quitter le restaurant précipitamment.


Phobies simples et phobies sociales

On distingue différentes familles parmi les phobies simples (spécifiques), nous explique pour sa part la psychologue Guylaine Côté, professeure titulaire à l'Université de Sherbrooke. Celles qu'on connaît le plus concernent la peur exacerbée en présence d'animaux (insectes, araignées, serpents, chien) ou la phobie environnementale (peur des hauteurs, des ouragans, des orages, des inondations). Il y a également les phobies médicales, qui se déclenchent à la vue du sang, des injections ou des accidents ou encore, les phobies situationnelles, qui surviennent dans des endroits clos et dans les transports (avion, autobus, métro, embouteillages).

Viennent ensuite les peurs dites sociales, qui se manifestent lorsqu'une personne réagit mal à une situation de performance dans laquelle elle aura l'impression d'être jugée. «Il s'agit d'une gêne exagérée. En fait, la plupart des troubles anxieux viennent de là», explique Guylaine Côté.

Puis, il y a l'agoraphobie, avec ou sans trouble panique, qui peut se résumer à la peur d'avoir peur. «En cas d'agoraphobie, on aura un comportement d'évitement. On évitera les situations sociales en général, les repas, les rassemblements, les spectacles, les invitations, par peur d'être pris de malaises», explique le Dr Pierre Bleau.

Claudia Benoît a dû gérer dans la trentaine des symptômes sévères d'agoraphobie. Celle qui a aujourd'hui 57 ans était devenue «non fonctionnelle sur toute la ligne». Elle ne pouvait plus sortir ou rester seule, tant elle craignait d'être prise de malaises. Jusqu'au jour où elle a été hospitalisée. «On a dû m'amener à l'urgence en état de choc avec une dépression majeure.» Elle a réussi à remonter la pente après des années de crises, de médications et de thérapie. «Souvent, une personne qui vit dans l'anxiété, c'est une personne qui est hypersensible. C'est ma nature à moi, j'ai appris à composer avec ça», explique Mme Benoit. Les premières semaines de traitement ont été très difficiles. Mme Benoit avait du mal à sortir de chez elle pour se rendre chez Phobies-Zéro, un groupe de soutien et d'entraide pour les personnes souffrant de troubles anxieux. «J'étais accompagnée en auto, sinon, je n'y serais pas allée.» Dans sa jeunesse, elle a appris à refouler ses émotions, autant la joie que la colère, et s'aperçoit aujourd'hui combien cela a contribué à son mal-être, à son anxiété.


D'où viennent les phobies?

Yves Pariseau a souffert d'une timidité importante et d'un manque d'estime de soi à l'adolescence, qui l'ont mené à de graves crises d'anxiété. Son état s'est détérioré jusqu'à devenir une véritable phobie sociale.

«Les marqueurs d'inhibition sociale surviennent tôt dans l'enfance», constate le psychiatre Pierre Bleau, de l'Université McGill. Cataloguée parmi les troubles mentaux, la phobie sociale tire souvent ses origines d'une timidité excessive dans l'enfance ou l'adolescence. On y associe parfois aussi un événement traumatisant, voire humiliant comme élément déclencheur. «Il y a un ensemble de facteurs, affirme Guylaine Côté, docteure en psychologie et professeure titulaire à l'Université de Sherbrooke. Il y a les prédispositions biologiques comme l'hypersensibilité et les prédispositions psychologiques dont font partie les expériences de vie. Et aussi les modèles qu'on a reçus des parents, des enseignants...»


Thérapies et traitements

Si les troubles phobiques sont assez répandus, il existe de nombreuses thérapies et des traitements pour parvenir à les gérer et les éradiquer une fois pour toute.


Thérapie cognitive comportementale

La thérapie cognitive comportementale donne de très bons résultats, selon la professeure Guylaine Côté, de l'Université de Sherbrooke, qui constate que «70 % des gens qui viennent en thérapie voient une amélioration, de l'ordre de 50 à 100%». Dans ce type de traitement, le thérapeute invite son patient à voir la situation dérangeante sous un angle plus réaliste, à réévaluer la perception de ce danger et à avoir des plans A, B ou C dans une situation donnée. Le patient est exposé aux situations problématiques et doit apprendre à les désensibiliser. «On leur apprend à vivre avec ça. On les encourage à apprivoiser leur peur de façon graduelle et contrôlée», signale-t-elle.


Théorie EMDR

Chasser les pensées négatives par le mouvement oculaire, voilà ce que propose la méthode EMDR (Eyes Movement Desensitization and Reprocessing), fondée par la psychologue Francine Shapiro. La méthode a pour objectif de chasser les pensées, souvenirs, visions associés à un traumatisme ou à une peur récurrente, en balayant le regard de gauche à droite. «Il y a de l'hypnose là-dedans et beaucoup d'autres choses inspirées de la sophrologie, du comportementalisme ou des sciences cognitives», soutient Francine Shapiro dans une entrevue accordée au magazine Psychologies. La méthode ne permet toutefois pas de faire disparaître le traumatisme, mais plutôt d'arriver à dissocier l'émotion du souvenir troublant.


Thérapie psychodynamique

Les thérapies d'approche psychanalytique/psychodynamique (analyse transactionnelle) peuvent être efficaces pour gérer les phobies, mais également les transitions difficiles, les séparations, les évènements traumatisants, et reposent sur l'échange entre le patient et le thérapeute. À travers le dialogue, on revient dans le passé de la personne phobique afin de comprendre l'origine du mal-être et désamorcer les réactions de peurs. 


Méthode Tipi

En 2008, le Français Luc Nicon, pédagogue et chercheur, a lancé un gros pavé dans la mare de la guérison personnelle avec son premier livre, Tipi, qui lançait la Technique d'identification sensorielle des peurs inconscientes. Cette démarche vise la désactivation des émotions négatives et des peurs, par la prise de conscience des sensations physiques douloureuses qui les accompagnent. Ces maux physiques sont particuliers à chacun et se déploient à l'occasion de situations stressantes ou dans des environnements difficiles. «Il faut d'abord identifier deux ou trois sensations physiques pénibles. Dans un moment de peur ou de panique, dès qu'on prend conscience de nos malaises, cette peur s'arrête net. Il n'y a plus de réactions émotionnelles», souligne le chercheur.

Aujourd'hui, 10 000 séances sont pratiquées mensuellement par des médecins, thérapeutes et coachs professionnels en Belgique, en Suisse, en Allemagne et aux États-Unis. Rapide et efficace, la méthode suggère que l'être humain a une capacité d'agir pour résorber les maux physiques mémorisés par le corps. «Spontanément et naturellement, l'être humain aurait les capacités de réguler ses émotions. Pour y arriver, il faut se laisser traverser par les sensations physiques, sans crainte. Mais il ne faut pas non plus se mettre volontairement en état d'insécurité», nuance Luc Nicon.


Les antidépresseurs

Dans bien des cas, la phobie est souvent associée à la dépression, c'est pourquoi bon nombre de personnes aux prises avec des phobies sont traitées avec des antidépresseurs, en plus des thérapies citées plus haut. Une catégorie de ces médicaments traite plus spécifiquement l'anxiété. «Les antidépresseurs ont des propriétés anxiolytiques et antipaniques, précise le professeur Pierre Bleau, de l'Université McGill. ll y a aussi d'autres types de médicaments efficaces, mais ça prend une évaluation approfondie», rapporte-t-il. 


Les organismes

Des organismes comme Phobies-Zéro ou Revivre sont très actifs auprès des personnes qui souffrent d'une ou plusieurs formes de phobie en leur offrant du soutien et des conseils pour gérer leur anxiété au quotidien. Les participants sont majoritairement adressés par un médecin, un psychologue ou un psychiatre, mais il est tout à fait possible de s'y présenter sans billet médical. 


Source : lapresse.ca, 10 juin 2014

http://www.lapresse.ca/vivre/sante/201406/10/01-4774584-quand-la-peur-derape.php

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